Les entremetteurs sont de retour

26.09.2013

Chercher un mec, c'était la honte. Depuis Meetic & co ne l'est plus. Mais c'est toujours autant la galère. Les déçus de la rencontre sur internet retrouvent le chemin des agences matrimoniales et du contact humain. Enquête.

« Je n'ai jamais vu une telle concentration de blaireaux de toute ma vie. » Cette avocate de 32 ans se serait-elle aventurée seule à Aqualibi, au Tuning Show de Ciney, à une braderie mal famée ? Non. Sur Meetic. « La première semaine, ça m'a excitée à mort. Je découvrais des tas de types, dont certains avaient l'air Intéressants - mais ceux-là n'ont jamais répondu à aucun de mes messages. Par contre, des hordes de désespérés, analphabètes, à la recherche d'une "blonde douce et féminine", m'ont contactée, parfois avec insistance, allant jusqu'à me traiter de salope si je ne répondais pas à leur "salut koman sa va". Il y avait aussi des mecs gentils, mais qui n'avaient pas l'air de sentir la différence de statut socioculturel. Je n'ai rien contre les chauffeurs de la STIB, et je crois que l'amour peut être aveugle. Mais j'ai encore de bons yeux... »

Le journaliste et écrivain Stéphane Rose a, lui aussi, testé les sites de rencontres. Tous. Y compris ceux réservés aux ados, aux musulmans, gays, exigeants, bobos, ou sado-maso. À coups devrais et de faux profils, il a traqué les rousses délurées (pour usage personnel) et observé la drague des jeunes boutonneux et des pervers sexuels (à titre professionnel). Il a compilé les expériences des autres. Et le résultat est édifiant. Son « Livre noir des sites de rencontres »* donne un fameux coup de pied dans la fourmilière de l'amour en ligne.

Souvenons-nous. « Il n'y a encore pas si longtemps, être inscrit dans une agence matrimoniale, c'était la lose totale, le signe d'une incapacité à plaire, à rencontrer "dans la vraie vie". » Mais, en l'espace de dix ans, ce qui était la honte suprême est bizarrement devenu la norme la plus banale. Le tabou du célibat et de la recherche de conjoint a disparu, même chez les femmes. À tel point que les casées de la première heure, celles qui n'ont jamais couru les sites de rencontres, ont parfois l'impression qu'elles sont un peu passées à côté d'une expérience fabuleuse qui aurait pu alimenter des heures de conversation.

Mais a-t-on objectivement de bonnes chances de rencontrer un partenaire sérieux sur la toile ? Non. Si on connaît tous, dans notre entourage, l'une ou l'autre histoire de rencontre magnifique, on ne s'attarde jamais sur la foule de ceux qui ne parviennent pas à former un couple stable sur le net, malgré le temps et l'argent qu'ils y dépensent. En France, une enquête de I'INED (Institut national d'études démographiques) révèle que 1% des Français seulement ont rencontré leur premier conjoint en ligne. «Internet apparaît davantage comme un facilitateur de contacts que comme un lieu de formation des couples, rapporte Stéphane Rose. Les sites de rencontres sont un peu comme les boîtes de nuit: on est à peu près certain d'y trouver un plan cul si l'on n'est pas trop moche ni trop gogol, mais l'amour, beaucoup plus rarement. » Le journaliste fait mal quand il explique : « Les exclus du marché de la séduction "dans la vraie vie" le restent dans le domaine virtuel. » Notre hypothétique chauffeur de la STIB, ni très beau ni très drôle, ni très séduisant, se prend une veste, dans le métro, face à une belle avocate ? Sur un site de rencontres, il mangera son volant.

«Pour ceux qui chopent observe Stéphane Rose, la réalité n'est pas rose non plus.» Chez certaines personnes la difficulté de se désinscrire de ces sites (parce que la procédure est incompréhensible ou à cause d'une forme d'addiction) bouleverse tout leur rapport à l’autre. « Séduits par les possibilités infinies des sites de rencontres, ils finissent par se laisser happer par une nouvelle façon de considérer les relations amoureuses et/ou sexuelles, une façon plus impatiente, consumériste, addictive, hystérique et osons le dire, névrotique, qui modifie en profondeur leur relation au sexe opposé. »

C'est là que le livre « Misere-sexuelle.com » mériterait d'être commercialisé par Test-Achats. Stéphane Rose y rapporte les histoires les plus invraisemblables, qui laissent penser que les sites de rencontres sont des asiles de fous virtuels (et les formules pour  « célibataires exigeants » n'échappent pas à la règle) : des femmes largement ménopausées qui indiquent un âge de 35 ans, un Noir qui met une photo de Blanc « pour multiplier ses chances », sans parler des obsédés, frustrés agressifs et autres mythomanes que l'on voudrait voir partout sauf dans son lit. Bref, « sur les sites de rencontres, que ce soit avec des losers, des menteurs, des arnaqueurs ou des maboules, on perd un temps considérable ». Fuyons.

Mais on va où ? Chez Candice van Leer, jeune directrice de l'agence matrimoniale Valérie Dax (« la plus ancienne d'Europe») et entremetteuse attitrée des bureaux de Bruxelles et du Brabant wallon. Depuis quelques années, elle accueille à bras ouverts les rejetés de l'amour en ligne. « 90 % de nos adhérents ont essayé les rencontres sur internet et en sont déçus. » Selon elle, le mouvement est à nouveau en train de s'inverser. « Les gens en ont marre du virtuel. Ils veulent revernir à de vraies valeurs, rencontrer des personnes honnêtes. » Le passage par internet a toutefois eu du bon: « Ça a enlevé un tabou. Les célibataires s'affirment mieux et se prennent en main pour que leur situation change. »

Mais qui sont ces personnes qui ont recours aux services d'une «marieuse»? Candice van Leer lit dans nos pensées: «Ce ne sont pas des timides incapables de plaire. Ce sont des gens comme vous et moi, bien dans leurs baskets et prêts à faire une démarche sérieuse. Quand on dit "matrimonial", ça ne veut pas forcément dire "mariage" mais en tout cas "relation stable". » Certaines personnes sont poussées dars le dos par la famille ou les amis. «J'ai beaucoup de mamans qui appellent pour leurs enfants. Elles en ont marre de les voir traîner sur les sites de rencontres et de les ramasser à la petite cuillère. Il ya aussi des enfants qui appellent pour leurs parents. Parfois, la famille s'implique et offre l'inscription comme cadeau». Un an coûte entre 1455 et 1800 euros, selon l'échelonnement des paiements.

La tranche d'âge la plus représentée chez Valérie Dax est celle des 30-45 ans, suivis des moins de 30 ans. « On a tous les profils mais la plupart sont des personnes d'un bon niveau social et culturel, souvent des professions libérales. »  Candice van Leer fustige ces agences réservées à une élite riche et mince. « On ne vous prend pas parce que vous n'êtes "que" enseignante ou parce que vous êtes trop grosse. Quelle horreur! Moi, j'essaie de répondre à tout le monde, à condition que le courant passe entre nous et que j'aie suffisamment de profils qui puissent vous correspondre. » La clé de la réussite, c'est l'importance du fichier. Ici, il y a environ mille inscrits en permanence : un peu plus d'hommes en dessous de 30 ans, un équilibre entre 30 et 45 ans, et un peu plus de femmes de plus de 45 ans. Et ça tourne ! «Après un an, 85 % de nos clients sont en couple stable et durable. Pour les 15 % restants, il y a parfois eu l'une ou l'autre aventure ... »

De toute évidence, Candice van Leer adore son métier. Et on la comprend. Chaque semaine, elle feuillette son catalogue (qu'elle ne montre jamais aux clients), à la recherche d'une combinaison qui pourrait « matcher». «En fait je fais ça depuis que je suis toute petite. J’ai toujours adoré mettre les gens en relation. Avec mes amis, je n’arrête pas. J’ai le contact facile et j'aime les gens. » Elle rencontre chaque client et l'aide à identifier ce qu'il cherche. « Quand on demande aux gens de se décrire, on se rend compte qu'ils se perçoivent parfois mal. C'est pareil pour leur idéal de rencontre. Je peux faire des suggestions, vous adorez sortir mais peut-être que ce ne serait pas mal de rencontrer quelqu'un de plus calme ? Pour ce premier rendez-vous, on peut aussi venir avec une amie. Ça peut aider à parler de soi. » L’objectif de Candice van Leer est que chaque client puisse rencontrer entre une et quatre personnes différentes par mois.

« Je téléphone toujours à la dame d'abord pour lui dresser le portrait de l'homme et avoir son feu vert. Puis je donne son numéro à l'homme et ils s'arrangent entre eux. Je suggère de ne pas passer des heures au téléphone - ça peut être biaisé - et de commencer simplement par un café ou une balade. Au pire, ils ont des affinités et passent un bon moment. » Au mieux, Candice perd deux clients… « Je m'implique beaucoup. Quand ça ne marche pas, je suis déçue mais quand ça marche, ce n'est que du bonheur. Je reçois ensuite les faireparts de mariage ou de naissance. »

Après chaque rencontre, l'entremetteuse demande aux protagonistes leurs impressions. Cela permet parfois de cerner les faiblesses d'un candidat. « J'avais un homme charmant mais qui, pour se donner une contenance, parlait tout le temps de ses sous. Les femmes s'en plaignaient. Je le lui ai dit… Et ça a marché! » Pour notre spécialiste de l'amour, trois conditions au moins doivent être réunies pour que le couple tienne la rampe: «Il faut pouvoir être fier de présenter l’autre à sa famille ou à ses amis, avoir quelque chose à se dire et avoir envie de toucher sa peau, ne jamais être dégoûté. » Autre conseil aux candidates: se méfier des agences de rencontres (avec catalogue de femmes russes et siège social aux îles Caïmans) qui ne sont pas soumises à la loi, très stricte, sur le « courtage matrimonial ». Une agence sérieuse doit utiliser un contrat-type émanant du ministère de l’Économie, qui interdit le paiement de l’inscription en une seule fois. Un tel contrat doit en effet pouvoir être résilié, si l'on a rencontré quelqu'un, ou mis en pause, si l'on est indisponible ou dans une relation naissante. L’agence doit aussi s'engager à faire rencontrer un minimum de personnes correspondant à vos critères. L’implication du conseiller est déterminante.

Mireille, jeune grand-mère de 47 ans, l'a appris à ses dépens. Cliente d’un bureau régional de Valérie Dax, elle estime avoir été lésée. «La déléguée me parlait d'hommes gentils, sérieux, travailleurs, romantiques, aimant les promenades en forêt - toujours les mêmes critères - mais j’ai surtout rencontré des dépressifs, et même un type de 60 ans qui cherchait une dame avec qui aller au cinéma » Mireille a fini par rencontrer quelqu'un qui lui correspondait mieux. «Mais c'est un peu tiède. On verra… Au moins, l'expérience m'a aidée à sortir de ma caverne et à découvrir mon pouvoir de séduction. Mais à ce prix-là, on est en droit d'attendre un service de grande qualité. » Le business de la solitude n'a décidément pas fini créer des déçus.

CELINE GAUTIER

*Stéphane Rose, « Misere-sexuelle.com Le livre noir des sites de rencontres » (La Musardine).